| ENTREVUE
- 24 janvier 1999
Ton dernier album studio ne date pas d'hier? Certainement pas, puisque je l'ai sorti en 1989, il y a dix ans. Est-ce que ce temps t'a permis de mettre des nouvelles chansons de côté, ou bien ces dernières ont-elles été écrites récemment? J'écris tout le temps, notamment pour mes tours de chant piano-voix. Mais c'est vrai que sur cet album il y a essentiellement des nouvelles chansons. Certaines que je n'ai même jamais chantées sur scène, parce que: soit elles étaient très guitare, soit elles nécessitaient trop d'orchestration, soit elle étaient trop «gainsbouriennes»... et donc elles étaient difficiles à interpréter avec un piano seul. Prenons ces dix chansons une par une: «Antonio Carlos Maria Brésil» n'est pas très connue, pourtant tu l'avais déjà enregistrée? C'est vrai, cet hommage à Carlos Jobim et à sa musique était sur l'album de «La Parisienne» en 1976, mais avec un arrangement différent, manquant, entre autres, de guitares. Il faut dire qu'au début des années 70, j'avais une vraie passion pour la musique brésilienne: je fréquentais une petite boîte rue des Écoles, spécialisée dans cette musique, «Le discophage», où je croisais souvent Lavilliers... et quand je suis allée au Brésil, j'en ai ramené énormément de disques. La seconde reprise de l'album est «La petite écriture grise»... Cette chanson faisait partie de l'album des «petits patelins» en 1978. Je suis très contente que ces deux chansons écrites avec Michel Grisolia et Françoise Mallet-Joris figurent ici dans de nouvelles versions. De plus, j'ai eu, il y a peu, Michel au téléphone qui m'a annoncé qu'il avait envie de se remettre à écrire des chansons... Au delà de ces deux reprises, tu as enregistré une version studio d'«Où est-ce qu'on les enterre?», un des titres de ton dernier live de 1995? J'en avais vraiment envie car ça fait longtemps que j'entends dans mes oreilles des arrangements pour cette chanson de Françoise Mallet-Joris, qui n'existait jusque-là qu'en piano-voix. Pourquoi ne pas avoir continué avec William Sheller qui, sur ce live de 1995, avait signé «L'homme que je n'aime plus»? William a été très pris ces derniers temps, par l'album de Nicoletta, par sa compilation - pour laquelle il a retravaillé tous les masters - et surtout pour son prochain album... Mais je suis toujours proche de lui, j'ai été le voir dans la loge après son Olympia en décembre dernier. Certains de vos complices du passé sont cependant toujours là? C'est vrai que mon amie Isabelle Mayereau, avec laquelle j'avais déjà travaillé pour mon album de 1989, a signé le texte de «Fais-moi souffrir». J'adore ses chansons, pleines de sensualité, de mélange de français et d'argot, pour moi, elle est la blueswoman française. Avec Isabelle, on a également écrit ensemble «Placali calalcu», qui est une chanson à base de noms de plats africains. J'aime bien passer des chansons d'amour à des chansons d'humour. Mes chansons sont comme les êtres humains, elles ne sont pas monolithiques, elles sont changeantes, passent d'une humeur à une autre. Ça me gênerait vraiment de raconter toujours la même chose dans une chanson. Souvent même quand une chanson est trop longue, au bout du troisième couplet, je me dis: «Ok, on a compris». «Chambre d'hôtel» est la première chanson d'un jeune auteur? Une des premières car, en parallèle, il a déjà également signé une ou deux chansons pour Diane Tell. Il s'agit de Laurent Ruquier auquel je trouvais de grandes qualités d'écriture dans ses parodies et à qui j'ai conseillé vivement d'écrire de vraies chansons originales. Il ne pouvait pas avoir de difficulté, puisqu'il avait tout compris aux rimes masculines et féminines, il savait compter des pieds... Je crois que mon idée à fait tilt dans sa tête et il m'a dit qu'il allait y penser. Quelques temps après, il m'a donc apporté «Chambre d'hôtel» que j'ai chanté déjà sur scène. Ce qui est amusant, c'est qu'il est très caustique dans ses parodies, sur scène ou en radio, alors que «Chambre d'hôtel» est assez romantique, nostalgique, solitaire, même s'il y a de l'humour... Ruquier a une façade de compensation, un peu comme tous les artistes d'ailleurs... Qui a signé «Après toi le déluge»? C'est un jeune auteur du nom de Jean-Jacques Thibaud qui a beaucoup écrit pour Catherine Lara, qui a oeuvré aussi pour le théâtre, le café-théâtre, il a une très belle écriture. Nous avons commencé à écrire ensemble lors de ma rentrée au Théâtre de Dix Heures en 1994. Si on avait à comparer ton travail avec deux jeunes auteurs comme Ruquier et Thibaud, que dirais-tu? Ce n'est pas pareil du tout. Avec Jean-Jacques, comme avec Isabelle Mayereau, ou, dans le passé, avec Michel Grisolia et Françoise Mallet-Joris, on travaille ensemble. On est dans la même pièce, on rebondit l'un sur l'autre, ils me donnent un départ de texte, je joue un départ en musique, ils rajoutent des mots sur la mélodie qui pour moi est toujours la chose la plus importante. Ainsi, la chanson se construit progressivement. Avec Ruquier, ça a été tout à fait différent, on a dû se voir deux fois pour la chanson, ensuite tout s'est fait par cassette.. car il a un emploi du temps monstrueux. J'ai donc fini le travail de structure toute seule et je lui ai montré pour savoir s'il était d'accord. Il m'a dit oui. Qui a signé «Le coeur de Jimmy», cette chanson mélancolique? C'est un ami décédé. J'avais travaillé avec lui en 1986 au théâtre des Bouffes Parisiens dans «Si jamais je te pince» d'Eugène Labiche. Jusqu'en 1992, nous avons écrit pas mal de chansons ensemble, mais c'était une époque où je n'enregistrais pas. Avant qu'il ne parte, je lui avais juré qu'un jour j'enregistrerais ce «Coeur de Jimmy». C'est fait. Est-ce que cette chanson, toute en nuances, te ressemble vraiment? Même si je suis passionnée, entière, je crois que je suis attachée au raffinement du détail. Je suis tellement impliquée en amitié, en amour, dans mon travail.., que quand j'étais jeune j'ai dû arrêter la psychopathologie pour laquelle j'avais fait une licence, parce que je m'investissais trop. Pour finir avec les auteurs, j'aimerais qu'on parle du nouvel auteur féminin qu'on découvre sur ce disque? (rires) Oui, c'est vrai qu'après avoir composé des musiques pendant des années, je me suis mis à écrire quelques textes sur cet album. Mais comme j'aime beaucoup le travail en équipe, car on s'amuse énormémement, je ne veux pas écrire toutes mes chansons seule. Tu as même déjà composé pour d'autres, comme Bibie? J'ai très peu écrit de chansons pour les autres, mais là j'ai envie de m'y mettre. Je travaille en ce moment dans cet objectif avec Pierre Grosz (M.Jonasz). Sur cet album, tu as signé paroles et musique d'«Une autre lumière», un hommage à Barbara. Cette chanson m'est tombée dessus comme une évidence, il fallait que j'écrive ça. J'avais parlé à Barbara quelques temps avant sa mort, et, depuis qu'elle est parie, elle est toujours restée extrèmement présente en moi. Sur scène, je chante «Nantes». Il faut dire que de son vivant, Barbara m'avait déjà beaucoup marqué, et ce, dès le début des années 60. Si j'ai chanté à l'Écluse à la fin de cette décennie, c'est parce que son piano était encore tout chaud de sa présence. Alors, l'été dernier, je me suis mise au piano et, en prenant des références dans les mots comme dans les musiques de Barbara, j'ai écrit «Une autre lumière». Je pense que c'est une très bonne idée d'avoir placé un piano complètement dépouillé à la fin de la chanson pour faire répondre Barbara avec juste les cinq premières notes de «La petite cantate», comme si elle disait bonjour. Combien de chansons faut-il préparer pour parvenir à un album de dix titres? Il m'est arrivé de commencer avec cinquante, mais en général, on part de trente et on en élimine au fur et à mesure, jusqu'au moment où on entre en studio. Dans ce cas précis, on pensait mettre d'abord quatorze chansons, mais finalement je préfère qu'il n'y en ai que dix, mais qu'elles soient toutes là pour apporter quelque chose. Pourrais-tu chanter un texte que tu ne ressens pas? Non, j'ai des chemises pleines de chansons terminées, paroles et musique, mais que je ne peux pas chanter. Je sais que j'ai tort, car un interprète devrait être comme un comédien capable de tout faire, mais je n'y arrive pas. Quand je dis «je», je dois ressentir ce que je chante. Parlons arrangements, c'est important pour toi l'habillage d'une chanson? Très important. Comme arrangeur, j'ai eu la chance de travailler avec les plus grands: dans les années 70, Hervé Roy, lequel s'est entouré pour moi tour à tour de Michel Bernholc, Astor Piazzola, Jean Musy, José Souc, Jean Schulteis. Puis dans les années 80, j'ai été dans les mains de Serge Perathoner et Jean-Jacques Cramier, avant de revenir à Hervé Roy. Durant toute ma carrière, même quand ça ne se faisait plus du tout, j'ai été fidèle à l'acoustique. Sauf pour l'album «Live» de 1989. Non pas au 100% acoustique, mais au mélange entre les synthétiseurs et les vrais instruments. Je me souviens que sur scène, j'avais Roland Romanelli avec tous ses étages de synthés, mais entouré de vrais musiciens. Aujourd'hui qui est ton arrangeur? Yaël Benamour. Elle a vraiment travaillé dans ce sens, chaque chanson est habillée dans un certain climat, ce qui permet d'avoir dix voyages différents et que l'album ne soit pas ennuyeux, et même qu'il y ait des ruptures fortes. C'est comme sur scène, j'aime faire passer le public du rire aux larmes en quelques secondes. Quand j'écoute les nouvelles versions de mes anciennes chansons de mon répertoire: «Antonio Carlos Maria Brésil» et «La petite écriture grise», je me dis que, grâce aux arrangement de Yaël Benamour, elles sont toujours miennes, tout en sonnant très modernes. Tu es consciente que beaucoup de jeunes artistes, comme Enzo-Enzo ou Kent, font partie de la même famille musicale que toi? Oui, même si je n'écoute pas vraiment la radio, sauf en voiture. J'aime beaucoup le grain de voix si particulier d'Enzo, et elle chante des choses sensuelles qui me touchent. Mais je ne peux pas dire que je sois partie prenante de tout chez un artiste. J'aime des choses chez Zazie, Obispo... mais pas tout, sauf peut-être Sanson ou chez Maurane. Cette dernière peut me servir tout ce qu'elle a, je prends, car elle a une telle aisance, une telle technique vocale, un tel appétit sur scène... Avec qui aurais-tu envie de collaborer à l'avenir? Il y en a beaucoup. Des gens de ma génération, comme Souchon, Voulzy, Jonasz... ou des jeunes comme Zazie. En associant deux personnalités, on peut en créer une troisième. Mais comme je ne décroche pas mon téléphone, je ne sais pas si ça se fera. Le temps qui passe, est-ce un problème? Oui. Je n'aimerais pas chanter à 80 ans, à cause de l'apparence physique. Je ne veux pas chanter vieille et toute ridée. Une femme qui vieillit ce n'est pas beau, alors qu'un homme, ça peut être splendide, regarde Ferré! La seule chose positive que m'a apportée le temps qui passe, c'est qu'aujourd'hui, je suis de plus en plus la personne et de moins en moins le personnage. Et je sais que le public le ressent et qu'il n'a jamais été aussi proche de moi qu'à l'heure actuelle. Même si c'est de plus en plus casse-gueule, plus je vais vers le fond de la vérité sans fioriture, plus c'est intense. Quels sont tes projets, une scène parisienne? Un retour aux salles de ton passé: Bobino, l'Olympia? Après la solitude de mes concerts piano-voix que je mène depuis une demie décennie, j'ai envie, sans abandonner la formule que je promène facilement en province, de remonter sur scène avec un orchestre, mais pas à Bobino ou à l'Olympia, je préférerais une salle comme le Casino de Paris, j'ai aussi toujours le projet d'un opéra-bouffe. Tu
es, comme beaucoup de Parisiennes, née ailleurs?
C'est
vrai que je suis née à Pont-St-Maxence et que j'ai grandi à Nice. Je
suis arrivée à Paris à la fin des années 60 et si je suis considérée
comme Parisienne c'est plus à cause de ma chanson que de quoi que ce
soit d'autre.
Propos recueillis le 22 janvier 1999 par Jean-Pierre Pasqualini. |