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Marie
Paule BELLE: Réapprendre à s'aimer - partie 1 |
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"Merci
de nous avoir fait tant rire". Quand ce compliment figure
dans votre carnet scolaire en fin de troisième, trois
solutions s'offrent à vous: persister dans une voie
si prometteuse en faisant plus tard une thèse sur Bergson,
épingler le dit livret au mur comme un trophée de chasse
ou le faire disparaître dans un caniveau à la façon
d'Antoine Doinel chez Truffaut. Marie-Paule Belle, elle,
en a fait des chansons. Certes, notre héroïne essaya
bien de biaiser avec le destin, et poussa même les études
jusqu'à une thèse de doctorat en psychologie sur " L'angoisse
et l'expression ". Mais c'est l'expression qui l'emporta,
non sans trac d'ailleurs, et elle renonça à devenir
le docteur Belle, psychothérapeuthe, qui n'aurait jamais
été que... le 48 ème médecin de sa famille, pour faire
l'artiste ! Autant dire le clown, qui fut d'ailleurs
le titre d'une de ses toutes premières chansons d'adolescente.
Mais attention ! Ce clown était triste, et cette dualité,
parfois même ambiguïté -celle qui rit, celle qui pleure
-qui sera le lot de bien des amuseurs, l'accompagnera
toute sa vie, faisant à la fois sa force et sa faiblesse.
Car dans le cas des femmes d'humour, comme par hasard
bien rares, le problème est complexe: pas facile de
rire d'une fille, encore moins de la prendre après au
sérieux. |
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Avec
Juliette Greco |
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Mais
si cette niçoise d'origine corse, qui a un-je-ne-sais-quoi-
mutin d'Yvette Guilbert et a grandi entre ses "trois
B" à elle (Barbara, Brel et les Beatles), est devenue
Parisienne et sœur de Mozart à vie ("Wolfgang et moi"),
matraquée dans tous les patelins de France, elle a heureusement
plus d'une corde à son piano, plus d'un trésor dans
ses bagages. Des dizaines de chansons secrètes, mélancoliques
ou acidulées, qui n'attendent plus qu'une réédition,
et presque autant d'inédits. Avez-vous jamais entendu
ou réécouté "La petite écriture grise", "Les petits
dieux de la maison", "Un peu d'angoisse et de café",
"Café Renard", "Beauté de banlieue", "Ces lettres auxquelles
on ne répond pas", "L'enfant et la mouche", "L'odeur
de l'herbe", "Comme les princes travestis", "L'âme à
la vague", "Vieille", "La cabine en verre", "Compiègne
" ? Elles n'ont rien à envier à " Quand nous serons
amis", "La Louisiane", "Je veux pleurer comme Soraya",
"Celui", "Sans pouvoir se dire au revoir "... |
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Après
une première carrière exceptionnelle avec une équipe
de choc (Françoise Mallet-Joris, Michel Grisolia, et
l'éditeur-producteur Max Amphoux), une traversée du
désert imméritée -dance music et chanson poético-réaliste
ne faisaient pas bon ménage -, elle a fait cette année
un retour spectaculaire au théâtre de Dix Heures, a
rencontré de nouveaux auteurs (Laurent Ruquier, Isabelle
Mayereau, Jean-Jacques Thibaud) et pris elle-même la
plume avec bonheur: "Sans pouvoir se dire au revoir",
"Il n'y a jamais de hasard", ainsi que le chemin des
studios. Artiste de scène par excellence (elle fit ses
classes avec Lama!), décollant les étiquettes dont on
l'a systématiquement flanquée (farfelue, féministe,
rigolote, chanteuse à textes, rétro...), Marie-Paule
est paradoxalement l'une des plus célèbres et des plus
méconnues de nos invitées, ce qui est, au fond, bien
souvent le lot de la célébrité. Car son histoire est
aussi celle d'une femme qui, contre vents et famille,
a choisi un jour l'indépendance, troquant la côte d'Azur
pour les rives (gauches) de l'Écluse, qui s'évada en
chanson d'une vie annoncée, et s'émancipa -on dira plus
tard " se libéra "- par sa vie d'artiste, conservant
dans son œuvre une secrète nostalgie des vies qu'elle
n'a pas vécues. Une femme pour laquelle les chansons
furent d'abord, à neuf ans, des "jeux d'enfants" et
le sont peut-être restées...
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Lorsqu'elle
regardait sa mère jouer au piano, Schumann, Schubert,
les romantiques allemands, Marie-Paule entrevoyait parfois
derrière la femme traditionnelle, l'épouse dévouée de
médecin, "un autre visage plus nostalgique, plus rêveur,
penché sur ce qui aurait pu être...". Sans doute pressentait-elle
aussi dans ce tableau quelque peu proustien sa propre
destinée toute tracée, trop tracée, de médecin, épouse
de médecin, peut-être d'avocat, qui se pencherait à
son tour sur son clavier devant ses propres enfants,
des années plus tard, à pianoter une valse de Chopin.
Tout ce à quoi elle voulait confusément échapper, depuis
quelques années déjà qu'elle esquissait des chansons
avec son copain d'enfance Grigri, alias Michel Grisolia,
et s'était même présentée au " Chapeau", un radio-crochet
de Télé Monte-Carlo. Mais aurait-elle eu le cran de
franchir le pas si sa mère n'avait aussi brutalement
disparu, la mettant à 20 ans face à ses responsabilités
de femme ? |
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"Elle
avait suivi des études de piano poussées, mais trop
rigides, avec une gomme sur le dos de la main et des
coups de règles sur les doigts quand la gomme tombait
! Alors, elle avait dit à mon prof: " Surtout, que la
musique reste un plaisir pour elle. Ne la grondez pas
! ". Et comme j'avais une bonne oreille, je n'apprenais
pas vraiment les partitions, je regardais ses doigts
et je reproduisais le thème de mémoire. A l'époque,
le piano était dans ma chambre, et j'en jouais dès mon
retour du lycée. Quand je cherchais mes premiers bouts
de mélodie, depuis la cuisine, elle me disait ce qu'elle
en pensait. Parfois, elle venait jouer, notamment cet
impromptu de Schubert dont j'ai fait une chanson. Le
cabinet de mon père, qui était médecin, avait un mur
en commun avec ma chambre. Souvent, il sortait avec
son stéthoscope à la main pour me dire de jouer moins
fort. J'ai commencé une chanson qui dit: " Il écoutait
le cœur des gens/ Il y avait mon piano dedans ". C'est
pourquoi j'ai besoin de complices quand j'écris, quand
je compose toute seule ou que je trouve une phrase,
j'appelle des gens pour leur faire écouter, c'est lié
à l'enfance. Avec Michel Grisolia, on se connaît depuis
nos neuf ans, période de mes premières chansons, alors
en écrivant avec lui, je restais en famille, je poursuivais
cette ambiance. C'était comme un écho à la ponctuation
vocale de ma mère. C'étaient des fous-rires partagés,
un climat très ludique... J'ai la malchance et la chance
qu'elle soit partie très tôt, à 48 ans: je garde d'elle
une image de jeunesse, le souvenir d'un sourire, d'une
gaieté folle.
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Mais
elle nous maternait aussi beaucoup, et la coupure a été
brutale: étant l'unique fille de la maison, j'étais presque
handicapée face à la vie. Je ne l'ai pas connue en tant
que femme, sauf à la toute fin, où nous avons un peu parlé
de mère à fille. Je me demande souvent ce qu'elle aurait
pensé de mes choix, du féminisme etc. J'ai le sentiment
qu'elle est partie pour que je me réalise, car si elle
avait vécu, je n'aurais jamais fait cette carrière. J'ai
trouvé mon identité par ce manque, par le fait d'être
obligée de m'exprimer... ".
Un bien joli titre, "Les petits dieux de la maison",
extrait de cette collection privée qui relie comme une
petite famille les amateurs de grandes chansons, évoquera
plus tard ces années d'ombre et de soleil, entre un
père souvent absent et une mère presque omniprésente,
un peu comme on retrouve une photo des jours heureux
entre les pages d'une nouvelle vie (" J'ai encore les
larmes dans la voix quand je chante cette chanson, car
je la vois très précisément").
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Et
dieu sait que la " vie parisienne " dépaysera sérieusement
cette fan d'Offenbach et du Sergent Pepper's débarquant
dans le Saint-Germain d'après 68. S'il est vrai, comme
elle le chante et l'affirme, "qu'il n'y a jamais de
hasard", on ne pourra qu'être troublé par ces "heureuses
rencontres " qui jalonnent alors sa carrière, d'un remplacement
inespéré chez Bouvard à un autre tout aussi impromptu
à Bobino, à commencer par le piano de Barbara, devant
lequel elle se retrouve à l'Écluse en janvier 1970,
comme à un rendez-vous avec son destin. Personne n'y
avait touché depuis la longue dame brune et la demoiselle
de Nice s'accompagnera quelque temps à la guitare avant
de devenir à son tour, en tout bien tout honneur, "chanteuse
de minuit", puisqu'elle se produit aussi en fin de programme.
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"Tout
mon destin a suivi celui de Barbara. Quand j'étais adolescente,
j'étais fasciné par ce qu'elle racontait, je connaissais
ses chansons par cœur (" Pierre "...). J'appréciais
particulièrement la sensualité de son écriture, ses
petites phrases tellement féminines, qui parlaient de
la sensation, du frisson, du regard, du toucher même
(" juste à la pointe du sein", "ta main qui me frôle
"). Quand je suis arrivée à L'Ecluse, on m'a dit que
personne n'avait touché le piano depuis son départ !
Je l'ai juste changé de sens, pour avoir le public à
ma droite. Nous avons eu le même accompagnateur, Roland
Romanelli, le même éclairagiste, Jacques Rouveyrollis,
et puis je l'ai rencontrée lors d'un disque collectif
à but humanitaire, "La chanson de la vie", suscité par
Alice Dona. Elle m'avait surnommée " Duracell", comme
le petit lapin de la pub. C'est grâce à elle et Brel
que je chante. Quelques mois avant sa mort, je l'avais
appelée pour lui dire que je reprenais " Nantes", et
elle m'a dit " c'est un cadeau que tu me fais " ! Et
puis nous avons parlé de notre rapport au piano... Quatre
jours avant de partir, le jeudi, elle m'avait dit: "
Je vais m'occuper de toi", et je suis sûre qu'elle l'a
fait, parce que les choses bougent pour moi depuis (rire)
! ".
Mais la grande rencontre de Marie-Paule, c'est bien
sûr Françoise Mallet-Joris, avec laquelle elle partagera
plusieurs années une étonnante maison d'artistes digne
de la " famille musicienne " de Trénet, à deux pas de
son cabaret, rue Jacob. Dans cette " maison de papier
" que l'écrivain transforma d'ailleurs un jour en best-seller,
les chansons poussent en effet comme des fleurs, d'un
étage à l'autre, du piano du premier à celui du second,
et sont même prétextes à des petites fêtes de la musique
entre amis, montées comme de vrais spectacles, d'abord
pour rire, puis pour de vrai (mais toujours pour rire
!). |
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"Habitant
tous ensemble, nous avions des disques en commun, Damia,
Berthe Sylva, Yvette Guilbert... Nous avions fait un
cahier de chansons et nous reprenions des classiques,
des airs de la Commune etc. lors de soirées. La chanson
drôle m'est venue comme ça: de ma passion pour Offenbach
et des comédies musicales qu'on préparait pour le soir
de Noël. Françoise écrivait tout en vers, distribuait
les rôles en fonction des demandes, son mari faisait
les décors, un ami danseur réglait la chorégraphie,
on répétait trois mois, on invitait les amis etc. "
La parisienne " est née d'un mystère situé dans les
années 1900 qui s'appelait " Le sabot de l'orpheline
" ! Voilà comment nous en sommes venues à écrire: pour
moi qui avais abordé à neuf ans la chanson comme un
jeu d'enfant, c'est l'amusement qui continuait ! ".
C'est dans cette ambiance enchantée, digne d'une comédie
musicale en soi, que le trio, Michel, Françoise et Marie-Paule,
va écrire en quelques années tout le répertoire de la
chanteuse. |
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"Françoise,
Michel et moi, avions trois personnalités différentes,
donc chacun rebondissait sur ce que proposait l'autre,
on sentait la chanson se construire, jusqu'à ce qu'on
arrive à une forme définitive. Il faut bien se connaître,
ne pas avoir de pudeur dans ces cas-là, ne pas avoir
peur d'aller jusqu'au bout de l'idée, quitte à dire
des bêtises. Ce qui donne de grands éclats de rire dans
les chansons tristes ! Car j'ai besoin de partager l'écriture,
du répondant des autres. En général, je lance des idées,
je note des phrases. Je suis moins littéraire que Françoise,
mais je compense par l'émotion. L'avantage avec elle,
c'est qu'à la différence d'autres écrivains qui n'auraient
pas supporté qu'on change une virgule à leur œuvre,
elle est toute musique, donc très malléable. Elle peut
garder une idée, la transformer, et sait rester de qualité
tout en étant populaire, faire descendre dans la rue
des choses très bien écrites. Étant mélodiste, j'ai
en effet besoin d'un début de texte pour composer, et
après c'est aux auteurs de s'adapter, de préférence
sur des nombre de pieds impairs, pour éviter l'ennui.
Et puis Françoise est très forte dans la construction,
la structure de la chanson: comme une publicité, il
faut développer une idée en trois minutes, la répéter
sous des angles différents. Moi, c'est plus l'image,
le flash, le mot, l'expression qui va accrocher l'oreille,
alors j'ai un cahier plein de bouts de chansons. |
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Aujourd'hui
encore, je lui montre ce que j'écris, elle me donne
des conseils. Mais c'est à moi à de les finir, d'autant
plus que je ne partage pas toujours la façon dont elle
me voit. Le problème, c'est qu'avec elle, mes chansons
ont toujours été extrêmement bien écrites, très littéraires,
les mots traduisant la justesse et le raffinement de
sa pensée, et que moi, j'utilise des mots du quotidien,
plus simples, je veux faire passer mon émotion en premier.
Alors, j'ai toujours peur de décevoir, de ne pas arriver
à traduire ce que je ressens, car mon langage reste
d'abord la musique. Mes mélodies ont toujours été plutôt
classiques, même si le fait de changer d'auteurs les
fait évoluer. En allant chercher au plus profond de
soi, on arrive parfois à l'impression étrange que ça
ne vient pas de nous, que la chanson existait déjà.
Alors je la chante au téléphone à des amis, je leur
demande s'ils la connaissent. Comme ils me répondent
non, je me rends compte que c'est bien moi qui viens
de la faire. Moi, en tant que canal d'une force d'en
haut, d'une petite lumière qui s'allume parfois... ". |
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Marie
Paule BELLE: Réapprendre à s'aimer (suite)
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