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| Marie Paule BELLE: Réapprendre à s'aimer (suite) | |
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Contre toute attente, la note
humoristique qui éclatera par la suite est moins évidente
dans ses deux premiers albums, réalisés sous la houlette
du fidèle Max Amphoux (" A mi-chemin", "Café Renard",
"Trans Europ Express", "Nous ne serons jamais plus seuls
"...), et qui accompagneront un grand prix au festival
de Spa: " J'étais venue voir Max sur le conseil de Boris
Bergman pour placer nos chansons à des interprètes.
A l'époque, j'étais encore très province, genre jupe
plissée, cartable à musique ! Il m'a proposé de les
chanter moi-même et m'a signé pour un 33 tours en me
disant que ce format me convenait mieux que le 45 tours,
parce que j'avais un univers et qu'il fallait le faire
connaître. Nous avons fait un bout de chemin ensemble
jusqu'en 1980, puis j'ai voulu exister hors de lui.
Mais on ne s'est jamais perdus de vue et nous nous sommes
retrouvés pour mon " Live 1995 " au Théâtre de Dix heures
".
Un chemin commun jalonné de succès où l'humour ("Wolfgang et moi", "La parisienne", "Les petits patelins", "La matraque", "Mon nez", "Nosferatu ") le dispute à la mélancolie (" Quand nous serons amis", "La Louisiane "), et l'emporte même parfois dans l'esprit du grand public. Car si notre héroïne oscille, de par ses influences, entre la chanteuse de minuit (Barbara, qui, ne l'oublions pas, chantait aussi Fragson et Xanrof) et la diseuse fin de siècle (Yvette Guilbert, à laquelle on comparait déjà la longue dame brune), elle aura comme celle-ci du mal à échapper aux étiquettes qu'on accole chez nous aux femmes d'humour (" Fatiguée de broder d'or des grivoiseries, même littéraires", l'interprète du " Fiacre " disait être " passée de dix ans de répertoire boulevardier et graveleux à 26 ans de beaux chants de France ") : |
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"
C'est vrai qu'Yvette Guilbert, que Françoise et moi
admirons énormément (Savez-vous qu'elle fut la première
Française à monter une école de chansons aux Etats-Unis?!)
voulait toujours se sortir du "Fiacre" et de " Madame
Arthur", montrer qu'elle savait faire autre chose, alors
qu'on lui demandait toujours ça ! Ayant moi-même une
préférence pour les chansons mélancoliques, les climats
de nostalgie, de tendresse (je préfère "Quand nous serons
amis" aux "Petits patelins"), je comprends cela. Le
fait de varier les climats m'a permis de durer, et j'ai
veillé à ne pas refaire une deuxième " Parisienne",
à enchaîner avec " Berlin " ou " Soraya " plutôt qu'avec
une chanson d'humour. Car quand j'ai fait " La Parisienne",
en pleine période disco, il n'y avait pas tellement
de femmes qui faisaient de la chanson humoristique !
En général, pour faire rire, il faut faire des grimaces,
et une femme comique est vite définie comme un clown:
elle est censée ne pas être jolie, utiliser le rire
pour séduire, comme une porte de sortie, parce qu'elle
n'a pas pu faire autrement. Pourtant regardez la carrière
actuelle d'Annie Cordy dans le contre-emploi ! Alors
qu'il est plus difficile d'écrire une chanson drôle
que triste, parce que le rire n'est pas le même pour
tout le monde, et qu'il est dur de faire rire en musique:
la musique efface un peu le mot, or il doit être écouté,
reçu parfaitement, ne pas être couvert par une rythmique.
Une chanson drôle passera bien mieux avec une mélodie
très classique, comme " La Brinvilliers", qu'avec une
musique actuelle: donc, si on veut être moderne, on
ne peut plus être drôle, et si on est drôle, on est
décalée (rire) ! En même temps, j'ai envie d'utiliser
d'autres techniques, de nouveaux instruments, les samples,
de mélanger des musiques etc. ".
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Une
évolution qui ne va pas sans interrogations, sinon remise
en question, et qui prend parfois chez les gens d'humour
la forme d'un coup de blues. Marie-Paule passera par
là dans les années 80, qui, musicalement parlant, feront
quelques dégâts dans la chanson dite " traditionnelle
" (encore les étiquettes !) avec leur avalanche de sons,
synthés, FM et autres machines à broyer du poète: "
J'ai eu, comme beaucoup d'artistes, des coups durs,
genre escroquerie de managers pour usages de faux, abus
de confiance etc. C'est comme un viol, on se sent coupable,
on est dégoûtée. J'avais eu le tort de mélanger l'affectif
et le professionnel, j'avais perdu l'énergie, l'envie
de continuer. Alors, je me suis enfermée, je ne voyais
plus personne, je ne répondais plus au téléphone. Je
boudais la musique aussi, j'étais comme vidée de ma
substance, j'avais l'impression de ne plus avoir d'idées,
de ne plus être aimée, de ne plus intéresser personne...
Dans ces cas-là, on croit que c'est fini, et puis on
donne un coup de pied, on fait une recherche sur soi,
et on se demande: " Est-ce que je pourrais vivre sans
chanter, sans faire de la musique ? ". Dans mon cas,
la réponse était non: je suis définie par ça, depuis
toute petite, je ne peux pas vivre autrement ! Donc,
il fallait s'en sortir... ". |
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Et
la solution passera par une nouvelle maison de disques
et surtout une scène devenue pour elle porte-bonheur
-le Théâtre de Dix Heures, boulevard de Clichy à Paris
-où elle va littéralement revisiter en deux spectacles
triomphaux (1995, 1997/ 98) l'essentiel de son œuvre
au piano-voix, comme au temps de l'Ecluse et de l'Echelle
de Jacob, et même tester ses nouvelles chansons avant
que de les enregistrer, refaire en quelque sorte connaissance
avec son public, sinon elle-même. Une expérience que
tout chanteur devrait s'imposer un jour, tant elle régénère
l'artiste et son œuvre, remet les pendules à l'heure. |
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"Avec mon premier Théâtre de
Dix Heures, j'ai dû surmonter ma peur de Paris, où le
public est très sollicité, réapprendre à m'aimer, avoir
un regard différent sur moi. Je crois que les gens commencent
à savoir vraiment ce que je suis, et pas seulement une
caricature. Là, comme je n'avais plus de maison de disques,
j'ai procédé comme autrefois: j'ai décidé de montrer
mes nouvelles chansons " live", seule au piano avant
de les enregistrer, et ça a été pour moi une découverte
incroyable. Chanter les yeux dans les yeux avec le public,
parler avec lui, comme s'il venait vous écouter chez
vous, ça vous donne une liberté formidable, une envie
d'improviser qui m'a rappelé mes débuts au cabaret,
c'est comme une conversation intime avec chaque spectateur.
Au niveau de l'interprétation, j'ai dû changer tous
les réflexes que j'avais acquis depuis 20 ans, modifier
mes tonalités pour avoir un grain de voix plus chaud,
ce qui a bouleversé tous mes renversements d'accords,
donc toute ma technique pianistique. Car quand je chantais
avec mes musiciens, j'étais moins présente à l'instrument:
j'ai donc dû retravailler le piano, recommencer à zéro,
en répétant comme une petite fille, pour me dérouiller
les doigts. Et puis me fabriquer un répertoire différent,
puisque certaines chansons ne passent pas bien au piano-voix.
Du coup, on découvre des choses en soi qu'on ne connaissait
pas, on redécouvre les mots qu'on chantait depuis tellement
d'années et qui deviennent quasiment d'autres mots,
comme si on les prononçait pour la première fois, on
partage des émotions immédiates, les gens redécouvrent
à leur tour vos chansons, vous disent: " Je n'avais
jamais vraiment écouté ce texte", etc. Et puis, on peut
tourner plus facilement avec une formule légère qu'avec
cinq musiciens ! Rien qu'en Suisse Romande, j'ai fait
35 dates ! Enfin, il m'a fallu trouver l'univers discographique
équivalent à mon spectacle, et j'ai fait pour cela appel
à une femme arrangeur, Yaël Benamou ". |
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On retiendra d'autant plus cette
collaboration que les femmes sont plutôt rares en studio,
côté console: " Elle fait les arrangements, les programmations,
la recherche de sons, les batteries... Elle est aussi
auteur-compositeur de son côté. On a monté ensemble
un studio numérique. Je ne l'ai pas choisie parce que
c'était une femme, mais parce que sa vision de mon univers
à travers mes mélodies me plaisait, qu'elle a une idée
moderne du son actuel en radio. Je veux un son d'aujourd'hui
qui garde le souci d'une certaine chaleur, en utilisant
un ampli à lampe pour la voix. Mais c'est vrai qu'il
y a beaucoup de sexisme dans de métier: à un moment
donné, j'avais une amie qui faisait ma prise de son
en tournée. Elle en savait plus que n'importe quel mec,
mais on lui demandait si elle savait brancher un jack
! ".
L'occasion de rappeler que si l'étiquette de femme d'humour fut longue à décoller, celle de féministe ne l'est pas moins, bien que Marie-Paule Belle se soit toujours gardée de prises de positions excessives en la matière: " J'ai toujours refusé de m'engager là-dedans, ce qui énervait beaucoup les féministes. En fait, je trouve que le sexisme est idiot, on ne se définit pas par son sexe. En revanche, je suis féministe pour tout ce qui est social, la place des femmes au gouvernement, l'égalité des salaires... ". |
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Quant à la " solitude de la
chanteuse de fond", qui aurait pu faire dire à Molière
que " pour être artiste, on n'en est pas moins femme",
Marie-Paule l'évoque avec philosophie, et peut-être
une pointe de nostalgie, après avoir fêté cette année
ses 25 ans de carrière, un long chemin de Nice à Paris
via tant de scènes, d'hôtels, de loges, de studios.
"Je crois que c'est Simone de Beauvoir qui disait: " Je voudrais être connue sans être célèbre". Dans mon cas, plus ma carrière avance, et plus j'ai peur, notamment la peur de la foule qui m'est venue quand je faisais des séances de signatures avec Serge Lama dans les grands chapiteaux. C'est d'ailleurs Serge qui m'avait dit un jour: " Plus tu iras, plus tu seras vedette et plus tu seras seule ". Et c'est vrai. A un moment donné, on est seul(e) face à des choix, personne ne peut vous aider. C'est vrai aussi qu'on n'a pas de vie privée dans ce métier. A partir du moment où l'on bouge tout le temps, il est difficile de rester avec un homme, on n'a plus que des histoires de passage, d'autant plus qu'un artiste est par définition un leader, et que, dans le cas d'une femme, ça effraie les hommes, même si on est quelqu'un de soumis dans la vie amoureuse. Il y a aussi tous ceux qui voient en vous la vedette et pas la femme, qui ne vous aiment pas pour vous-même. Alors, de temps en temps, on a envie de vivre comme tout le monde, de prendre du recul. Mais il ne faut pas non plus s'absenter trop des médias ! Pour ma part, j'ai tout sacrifié à ce métier, puisque je n'ai pas eu d'enfant et que je ne me voyais pas les laisser derrière moi avec une nourrice. En fait, j'étais faite pour faire des bébés qui s'appellent chansons ! ". |
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De
ce côté-là, Marie-Paule n'a pas fini de nous surprendre,
nous charmer et... nous faire rire, puisqu'elle va enregistrer
un nouvel album chez BMG, qu'elle vient d'écrire pour
sa consœur Nicole Croisille ("J'adore écrire pour d'autres
parce que ça me sort de mon univers, que je peux leur
faire des mélodies inchantables par moi"), qu'elle a
toujours sous le coude un opéra-bouffe sur Lucrèce Borgia,
écrit avec Francoise Mallet-Joris et contenant 25 chansons,
qu'elle envisage un coffret de 100 titres sur ses 230
chansons déposées, qu'elle vient d'enregistrer des classiques
des années folles pour la collection Atlas (où elle
fit déjà plusieurs reprises), et qu'elle rêve toujours
de musiques de films, genre auquel elle s'essaya par
deux fois ("Va voir maman papa travaille"...). Ouf !
En attendant le retour sur une grande scène parisienne,
puisqu'elle a réuni en un mois et demi au Théâtre de
Dix Heures autant de monde qu'en une semaine au Casino
de Paris, voire même un jour une nouvelle pièce après
son expérience dans "Si jamais je te pince" aux Bouffes
Parisiens ("J'aimerais bien revenir au théâtre, aussi,
dans un rôle tragique, un contre-emploi")!
Interview Pierre Achard/Pierre Fageolle |
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