Marie-Paule a choisi le paradoxe dès sa
naissance: de mère corse et de père ardéchois, elle naît à
Pont-Sainte-Maxence, dans l'Oise. Elle garde à ces multiples origines
une fidélité tendre: s'installant dans l'Oise pour y travailler, ses
escales de vacances seront tantôt Veurey, près de Grenoble, tantôt
Ajaçcio où une nombreuse parenté l'attend, ou enfin Niçe où elle a été
transplantée à huit ans. Cependant son visage trahit une préférence
secrète: cheveux sombres et crépus, incoiffables, yeux noirs, qui
n'expriment rien qui ne soit excessif : du tragique au comique débridé,
Marie-Paule peut tout exprimer, tout jouer, tout chanter, sauf la
modération.
A quatre ans, elle commence le piano sans
savoir lire. De mauvaises langues prétendent qu'elle n'a jamais eu le
temps d'apprendre; mais c'est une calomnie. A douze ans, à Nice, elle
joue à quatre mains du jazz avec une amie, Denise.
A treize, elle
compose très gaiement de la musique triste sur des paroles lugubres avec
un autre ami d'enfance, Michel. Tous deux "regardent leurs mains
vieillir" et chantent leurs "coeurs en cendres" avec entrain. Les
familles sont un peu surprises.
A quinze ans, robe blanche, col
marine, cheveux défrisés savamment (elle se cherche une coiffure: elle
en est toujours là), elle chante à Cimiez pour la Fête des Mères, une
chanson composée par une cliente de son père, le Docteur Belle. La
cliente est inscrite à la S.A.C.E.M., ô prestige. Marie-Paule remporte
le deuxième prix. La chanson s'intitule "Donne-moi la main, p'tit
bonhomme". A cette époque, Marie-Paule décide, devant la mobilité de ses
traits irréguliers mais charmants (et aussi impossibles à photographier
que ses cheveux rebelles au peigne) qu'à défaut d'être "la plus belle
pour aller danser" elles serait la plus drôle. Les "coeurs en cendres"
et les chansons lugubres (j'en connais une, irrésistible, sur une dame
qui se retrouve à l'hôpital psychiatrique après avoir "tué son fils hier
matin"), font place à des thèmes plus riants, où l'humour aujourd'hui
connu, de l'ami Michel Grisolia fait merveille.
A dix-sept ans, titulaire de deux bacs et
tout étonnée de l'être, suivant sagement, en apparence, la filière
familiale (une famille qui comporte plus de vingt médecins !),
Marie-Paule s'inscrit en psycho. Quelques échappées cependant:
s'accompagnant à la guitare aussi bien qu'au piano, elle fait une
exhibition pleine d'humour, avec deux amies Nicole et Janine (je note
pieusement ces prénoms, car la fidélité en amitié est sûrement un des
traits principaux de Marie-Paule) dans les thés dansants, à Monaco
Ce qui donne lieu, pour ses camarades de
psycho, à un pari: osera-t-elle se présenter à une émission patronnée
par Radio Monte-Carlo et qui s'intitule "Chapeau" ? Il s'agit de chanter
trois chansons, approuvées ou sanctionnées par le vote d'un public qui
doit téléphoner son avis. Les votes défavorables s'accumulent-ils? Une
hôtesse s'approche par derrière de l'infortuné (ou infortunée) qui
chante et le coiffe brusquement d'un chapeau. Marie-Paule qui a commencé
sur un rythme de slow sa dernière chanson voit s'étaler devant elle
l'ombre fatale du chapeau: elle accélère, accélère encore - le slow se
terminera presque en rock, mais, ouf! elle n'a pas eu le chapeau.
Marie-Paule a passé, encore une fois, un concours au culot et de
justesse: arrivée en finale, elle ira au Québec, récompense de ce
succès. Il est vrai que ce beau voyage s'effectue en janvier et par
moins 45° (dit-elle).
Mais elle n'en a pas moins son idée derrière
la tête. Pêle-mêle, elle poursuit ses études de psycho, fait du ski,
(adroitement et pas dans les règles), compose toujours avec Michel
tantôt pour le Bal de psycho, tantôt pour quelques galas (au Lyon's
club, au Casino de Juan-les-Pins). Est-ce pour désarmer sa famille ou
naïvement qu'elle continue à présenter ses activités comme un amusement?
Elle saupoudre cela d'un peu de politique: mai 68 est venu et elle se
retrouve déléguée des étudiants dans les commissions paritaires. Les uns
l'accusent de gauchisme, les autres de compromissions : sa candeur
volubile a raison de tout le monde. Et tout cela ne l'empêche ni de
passer sa maîtrise de psycho avec mention très bien, ni de se voir
engagée tout à coup (mais oui, c'est sérieux!) par un représentant de la
firme CBS qui la voit par hasard au Festival de Jazz à Antibes.
La famille s'affole. Surtout sa maman corse
qui la voit perdue et refuse, comme s'il s'agissait de risquer sa vertu,
de la laisser chanter au Bal des Petits Lits Blancs à Deauville.
Encouragée par son ami Michel, par son frère Jean-Mi, Marie-Paule
obtient cependant de faire un aller-retour Nice-Paris pour signer un
contrat et faire un 45 tours. Elle part pour trois semaines, elle a
vingt ans: sa maman pleure sur le quai de la gare. Pourtant, toutes les
précautions sont prises; Marie-Paule logera chez Sophie, encore une amie
d'enfance, la meilleure, et sera chaperonnée par Mme Delannet, la maman
de Sophie, l'amie de Mme Belle, la première maîtresse d'école de
Marie-Paule, et son ange gardien jusqu'à nos jours! Malgré cet
affectueux encadrement, Marie-Paule est déçue par son enregistrement. On
ne lui demande son avis ni sur les arrangements ni sur le choix des
chansons. On n'écoute pas son répertoire, son aspect comique passe
totalement inaperçu. Elle prolonge cependant son séjour pour bénéficier
des enseignements et des encouragements d'Annette Chariot, devenue son
professeur de chant. Pour une fois, cette fantaisiste née, suit un
enseignement avec passion.
La maladie de sa mère la rappelle à Nice. Sa
mort prématurée, à quarante-huit ans, causera à Marie-Paule un immense
chagrin, qui ne s'effacera jamais. Mais peut-être la mûrit-il, et rien
ne la retenant plus à Nice, elle décide de laisser là la psycho et de
tenter une carrière; il lui semble que la musique est tout ce qui lui
reste.
Son vieil ami Michel n'est-il pas lui-même
"monté" à Paris? Son frère, tenté par la littérature (il donnera plus
tard un "Maurice Sachs" très remarqué) ne l'encourage-t-il pas une fois
encore? Son père lui-même finit par être conquis et compose pour elle
les paroles d'une chanson en manière d'absolution.
Forte de ces encouragements, malgré son
chagrin, et l'absence de retentissement du 45 tours CBS, Marie-Paule,
dans une chambre de bonne du boulevard Saint-Germain, rassemble son
énergie et s'apprête à affronter les déboires classiques du
débutant.
Ils ne lui manquent pas : auditions
multiples, toujours négatives, à la Galerie 55, chez Ma Cousine, dans
les cabarets de l'époque. Il faudrait être un peu plus... un peu
moins... Elle ne se décourage pas. Elle est mince, petite, brune,
nerveuse, drôle comme peuvent l'être les gens courageux et angoissés à
l'extrême, mal coiffée, mal habillée, résolue à vaincre sans concessions
ou à mourir sur place: la petite chèvre de M. Seguin. Une petite chèvre
corse. Je la rencontre par hasard. On ne peut pas dire qu'elle soit
aimable: son code de l'honneur, trop strict, le lui interdit. Elle sera
aimable quand elle aura réussi. Ce sont des choses que je comprends,
mieux, que j'estime. Malgré tout, nous sympathisons. Je rencontre
Michel, l'inséparable, sympathie encore. Je fais, à ce moment là, depuis
dix ans, du théâtre d'amateur avec mes enfants, mes amis. Façon de
tromper une fringale de musique et de spectacles que je n'ai pu aborder
professionnellement. Chaque année à Noël j'écris une petite comédie
musicale qui me donne bien des joies, sauf une: une musique inédite, car
je n'ai pas d'amis qui composent. Marie-Paule s'en charge avec
enthousiasme (du moment que c'est en marge de tout, l'horrible trac est
conjuré). Michel donne des conseils éclairés. Une équipe se forme par un
heureux hasard, qui va durer plusieurs années.
La carrière "professionnelle" de Marie-Paule
a commencé. Qu'importe-t-il d'en savoir? Des dates? En juin 1974 elle
remporte le 1er Prix au Festival de Spa, ex-aequo avec Pascal Auberson;
pour son premier disque elle aura le Prix de l'Académie Charles Cros.
Elle fera Bobino en anglaise, puis en américaine de Marcel Amont. Des
tournées, beaucoup de tournées, en anglaise, puis en américaine de Serge
Lama, enfin en vedette. En 1977, le Prix de l'Académie du Disque
Français. En 1978, l'Olympia, avec les Frères Jolivet. Marie-Paule en
est à son septième 30 cm. Voilà des dates.
Des titres? Mozart,
l'Ame à la Vague, La Louisiane, La Parisienne, Berlin... Mais
surtout, ce qui compte le plus pour Marie-Paule, des amitiés: Serge
Lama, l'ami fidèle, le conseiller des bons et mauvais jours, le grand
frère avec lequel on a tant de points communs et tant de désaccords
jamais résolus, toujours passionnément remis en question.
Mais ce qu'il importe surtout de connaître,
c'est une évolution et une stabilité. Ce que Marie-Paule est restée? Une
écorchée vive, qui rit tout le temps, une sensitive combative que le
succès angoisse et que l'échec redresse, toujours la petite chèvre que
j'ai connue et qui m'a touchée, jusqu'à me transformer en auteur de
chansons. L'amie la plus loyale et l'artiste la plus probe qui soit,
craignant toujours de ne pas donner assez, jusqu'à l'extinction de ses
forces, à ses amis et à son public.
Ce qu'elle est devenue ? Une femme, une
musicienne et une interprète toujours à la recherche d'un changement et
d'un progrès. Loin de chercher "l'image" , le "créneau" où l'on se fige
une fois pour toutes, Marie-Paule, perfectionniste, passionnée, curieuse
de tout, avide de tout essayer, se modifie sans cesse, se transforme,
fuit, revient, déconcerte, enthousiasme. Très bonne, un peu folle,
injuste parfois, sincère toujours, tragique et drôle comme la vie, telle
est Marie-Paule, artiste de scène avant tout. Et pour ceux qui aiment la
vie, Marie-Paule sera plus qu'une chanteuse: une amie.
Françoise Mallet -
Joris de l'Académie Goncourt