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Hommage - Destins croisés
  " Musiques : Marie-Paule BELLE
Paroles : Françoise MALLET-JORIS et Michel GRISOLIA "
Générique : deux filles et un garçon…
Il était une fois, une belle fois, deux auteurs et une compositrice, qui, comme il se doit, fusionnèrent en chanson, sous la houlette d'un éditeur producteur tout aussi inspiré : il en résulta beaucoup de succès et encore plus de "chansons d'album", de ces perles rares qu'on trouve au verso des disques, entre les lignes des tubes, enfouies sous les plages noires de nos vinyles. Une équipe qui venait prolonger la grande saga des "familles musiciennes" : Amade/ Delanoë/Vidalin et Gilbert Bécaud, Roda-Gil/ Vallet et Julien Clerc, Delanoë/ Lemesle et Joe Dassin, et, dans ce cas-là, Françoise Mallet-Joris, Michel Grisolia, Marie-Paule Belle et Max Amphoux (éditions/productions Allo Music). Flash back sur une tranche de vie, une page d'or de la chanson française que d'aucuns gagneraient à rouvrir au plus vite, pourquoi pas à l'occasion d'une intégrale CD curieusement inexistante. Car, outre le bonheur d'écrire, de chanter, de vivre qu'elle respire, cette oeuvre exceptionnelle se singularise par un savoureux mélange des genres, chansons qui rient, chansons qui pleurent, ou –souvent les meilleures- douce amères à l'italienne, celles-ci éclipsant parfois celles-là. "Toutes les chansons ont des tiroirs", disait un jour Etienne Roda Gil. Les carrières aussi, et toute oeuvre est à redécouvrir quand elle est habitée, puisée si profondément, sous ses airs légers.
Deux femmes, un homme : par quel biais trois chemins deviennent- ils un jour un destin, et par là même une petite page de notre histoire intime ? Comment en arrive-t-on à cette "griffe" légendaire de nos meilleures pochettes d'hier : "musique : Marie-Paule Belle/ Paroles : Françoise Mallet-Joris-Michel Grisolia" ?

Les «années Belle» : de la côte d'Azur à l'Ecluse
"Merci de nous avoir fait tant rire". Quand ce compliment figure dans votre carnet scolaire en fin de troisième, trois solutions s'offrent à vous: persister dans une voie si prometteuse en faisant plus tard une thèse sur Bergson, épingler le dit livret au mur comme un trophée de chasse ou le faire disparaître dans un caniveau à la façon d'Antoine Doinel chez Truffaut. Marie-Paule Belle, elle, en a fait des chansons. Certes, notre héroïne essaya bien de biaiser avec le destin, et poussa même les études jusqu'à une thèse de doctorat en psychologie sur "L'angoisse et l'expression". Mais c'est l'expression qui l'emporta, non sans trac d'ailleurs, et elle renonça à devenir le docteur Belle, psychothérapeute, qui n'aurait jamais été que... le 48ème médecin de sa famille, pour faire l'artiste ! Autant dire le clown, qui fut d'ailleurs le titre d'une de ses toutes premières chansons d'adolescente. Mais attention ! Ce clown était triste, et cette dualité, parfois même ambiguïté, qui sera le lot de bien des amuseurs, l'accompagnera toute sa vie, faisant à la fois sa force et sa faiblesse. Car dans le cas des femmes d'humour, naguère si rares, le problème est complexe : pas facile de rire d'une fille, encore moins de la prendre après au sérieux.
Mais si cette niçoise d'origine corse, qui a un-je-ne-sais-quoimutin d'Yvette Guilbert et a grandi entre ses "trois B" à elle (Barbara, Brel et les Beatles), est devenue Parisienne et soeur de Mozart à vie (Wolfgang et moi), matraquée dans tous les patelins de France, elle a heureusement plus d'une corde à son piano, plus d'un trésor dans ses bagages. Des dizaines de chansons secrètes, mélancoliques ou acidulées, qui n'attendent plus qu'une réédition, et presque autant d'inédits. Avez-vous jamais entendu ou réécouté La petite écriture grise, Les petits dieux de la maison, Un peu d'angoisse et de café, Café Renard, Beauté de banlieue, Ces lettres auxquelles on ne répond pas, L'enfant et la mouche, L'odeur de l'herbe, Comme les princes travestis, L'âme à la vague, Vieille, Compiègne ? Elles n'ont rien à envier à Quand nous serons amis, La Louisiane, Je veux pleurer comme Soraya, Celui, Sans pouvoir se dire au revoir...
Lorsqu'elle regardait sa mère jouer au piano, Schumann, Schubert, les romantiques allemands, Marie-Paule entrevoyait parfois derrière la femme traditionnelle, l'épouse dévouée de médecin, "un autre visage plus nostalgique, plus rêveur, penché sur ce qui aurait pu être...". Sans doute pressentait-elle aussi dans ce tableau quelque peu proustien sa propre destinée toute tracée, trop tracée, de médecin, épouse de médecin, peut-être d'avocat, qui se pencherait à son tour sur son clavier devant ses propres enfants, des années plus tard, à pianoter une valse de Chopin. Tout ce à quoi elle voulait confusément échapper, depuis quelques années déjà qu'elle esquissait des chansons avec son copain d'enfance Grigri, alias Michel Grisolia, et s'était même présentée au "Chapeau", un radio-crochet de Télé Monte-Carlo, qu'elle gagna avec leur fameux "Clown", première oeuvre commune au tableau d'honneur. Mais aurait-elle eu le cran de franchir le pas si sa mère n'avait aussi brutalement disparu, la mettant à 20 ans face à ses responsabilités de femme ?
Un bien joli titre, Les petits dieux de la maison, extrait de cette collection privée qui relie comme une famille fervente les amateurs de grandes chansons, évoquera plus tard ces années d'ombre et de soleil, entre un père souvent absent et une mère presque omniprésente, un peu comme on retrouve une photo des jours heureux entre les pages d'une nouvelle vie ("J'ai encore les larmes dans la voix quand je chante cette chanson, car je la vois très précisément"). Et dieu sait que la vie parisienne dépaysera sérieusement cette fan d'Offenbach et du Sergent Pepper's débarquant dans le Saint-Germain d'après 68. S'il est vrai, comme elle le chante et l'affirme, "qu'il n'y a jamais de hasard", on ne pourra qu'être troublé par ces "heureuses rencontres" qui jalonnent alors sa carrière, d'un remplacement inespéré chez Bouvard à un autre tout aussi impromptu à Bobino, à commencer par le piano de Barbara, devant lequel elle se retrouve à l'Écluse en janvier 1970, comme à un rendez-vous avec son destin. Personne n'y avait touché depuis la longue dame brune et la demoiselle de Nice s'accompagnera quelque temps à la guitare avant de devenir à son tour, en tout bien tout honneur, "chanteuse de minuit", puisqu'elle se produit aussi en fin de programme.
"Tout mon destin a suivi celui de Barbara. Quand j'étais adolescente, j'étais fasciné par ce qu'elle racontait, je connaissais ses chansons par coeur (Pierre...). J'appréciais particulièrement la sensualité de son écriture, ses petites phrases tellement féminines, qui parlaient de la sensation, du frisson, du regard, du toucher même (Juste à la pointe du sein, Ta main qui me frôle). Quand je suis arrivée à L'Ecluse, on m'a dit que personne n'avait touché le piano depuis son départ ! Je l'ai juste changé de sens, pour avoir le public à ma droite. Nous avons eu le même accompagnateur, Roland Romanelli, le même éclairagiste, Jacques Rouveyrollis, et puis je l'ai rencontrée lors d'un disque collectif à but humanitaire, La chanson de la vie, suscité par Alice Dona. Elle m'avait surnommée "Duracell", comme le petit lapin de la pub. C'est grâce à elle et à Brel que je chante. Quelques mois avant sa mort, je l'avais appelée pour lui dire que je reprenais Nantes, et elle m'a dit "c'est un cadeau que tu me fais" ! Et puis nous avons parlé de notre rapport au piano... Quatre jours avant de partir, le jeudi, elle m'avait dit: "Je vais m'occuper de toi", et je suis sûre qu'elle l'a fait, parce que les choses bougent pour moi depuis (rire) ! ".
Pendant ce temps-là, Michel, entre septième art
Tous ceux qui ont aimé le cinéma dans les années 70 se souviennent de ses critiques : passionné de grand écran et de polars, donc de thrillers, ce niçois a fait ses débuts de journaliste à la revue "Cinéma" (70,71,72…), au Nouvel Observateur, à "Elle", au "Journal du Dimanche", à "Première" et enfin à "L'Express" où il fut chargé de la rubrique des romans policiers et officie encore comme critique TV. Ses chroniques sont brillantes, incisives, mordantes, du journalisme haut de gamme.

Parallèlement, il publie ses premières nouvelles policières dans "Le Journal du Dimanche", "Mystère Magazine", puis "Le Magazine du Mystère" et enfin "Le Monde" et "Cosmopolitan"... Car notre homme est un polyvalent de la plume : parallèlement à ses travaux d'auteur, ou co-auteur de chansons avec Françoise et Marie-Paule, il s'attaque au roman, qui le ramène bien vite au cinéma, côté cour. Son premier ouvrage, L'inspecteur de la mer deviendra à l'écran Flic ou voyou, avec Jean-Paul Belmondo, et on le retrouve bientôt scénariste ou adaptateur dialoguiste : Je vous aime de Claude Berri, L'étoile du nord de Pierre Granier-Deferre, Le choix des armes, d'Alain Corneau, dont il tirera d'ailleurs un roman, Le grand frère de Francis Girod, etc.
Journaliste, scénariste, écrivain, parolier, il marche sur les traces des Labro, Lanzman and co, à sa façon. A chaque année son livre ou presque : Barbarie Coast (1978), Haute mer (1980), Le choix des armes (81), La petite Afrique (83), Les guetteurs (83), L'homme devant le square (Prix Katherine Mansfield -84), L'homme aux yeux tristes (86), La madone noire (86), Les soeurs du nord (Grand Prix du roman d'aventures -86), La chaise blanche (Prix Roland Dorgelès-86), Question de bruit ou de mort (87), 650 calories pour mourir (87), La promenade des Anglais (87) et bien d'autres à venir… Mais pour le moment, il coécrit avec une certaine… Françoise Mallet-Joris une bonne centaine de chansons qui feront date dans l'histoire de la "variété française", comme on dit dans les magasins : "Michel, confia plus tard Marie-Paule, c'était un autre frère pour moi. Il venait très souvent, dormait très souvent à la maison, nous prenions nos repas ensemble… Ensemble, on s'est mis à la chanson. Nous écrivions des choses bizarres, un peu morbides, très drôles. Nous adorions l'humour noir". Françoise apportera à cet univers adolescent son soleil, qui n'a pas fini de nous éblouir.
Et vint Françoise, voix mélodieuse et sourire des mots…
Car LA grande rencontre de Marie-Paule, c'est bien sûr Françoise Mallet-Joris, avec laquelle elle partagera plusieurs années une étonnante maison d'artistes digne de la "famille musicienne" de Trénet, à deux pas de son cabaret, rue Jacob. Dans cette "maison de papier" que l'écrivain transforma d'ailleurs un jour en best-seller, les chansons poussent en effet comme des fleurs, d'un étage à l'autre, du piano du premier à celui du second, et sont même prétextes à des petites fêtes de la musique entre amis, montées comme de vrais spectacles, d'abord pour rire, puis pour de vrai (mais toujours pour rire !).
"Habitant tous ensemble, nous avions des disques en commun, Damia, Berthe Sylva, Yvette Guilbert... Nous avions fait un cahier de chansons et nous reprenions des classiques, des airs de la Commune etc. lors de soirées. La chanson drôle m'est venue comme ça : de ma passion pour Offenbach et des comédies musicales qu'on préparait pour le soir de Noël. Françoise écrivait tout en vers, distribuait les rôles en fonction des demandes, son mari faisait les décors, un ami danseur réglait la chorégraphie, on répétait trois mois, on invitait les amis etc. La parisienne est née d'un mystère situé dans les années 1900 qui s'appelait Le sabot de l'orpheline ! Voilà comment nous en sommes venues à écrire : pour moi qui avais abordé à neuf ans la chanson comme un jeu d'enfant, c'est l'amusement qui continuait !"

C'est dans cette ambiance enchantée, digne d'une comédie musicale, que le trio, Michel, Françoise et Marie-Paule, va écrire en quelques années tout le répertoire de la chanteuse. Car Entre la sudiste aux doigts enchantés et la nordiste à la voix mélodieuse, au sourire apaisant, entre la brune vibrante et la blonde diaphane, le courant passe immédiatement, et suscite même un style, délicieusement intemporel, atypique, qui s'inspire autant des excentriques d'avant guerre que des chanteuses réalistes, fleure bon le goût du répertoire et flirte aussi bien avec l'humour que l'amour, nourri d'une multitude d'observations quasi quotidiennes, de "choses vues", senties et ressenties. De la rue de la Harpe, sa première adresse, à son appartement du Marais, c'est le ping-pong des chansons, comme s'en souvient à son tour Françoise : "Nous nous lancions à la tête des idées, des mots, des notes. Nous ne dissocions pas les unes des autres : Marie-Paule proposait un fragment de musique, nous jetions au hasard des bouts de phrases qui s'y accrochaient ou non…Là était le jeu. Après venait le laborieux artisanat : penchés sur l'établi, Michel et moi tentions de retrancher, de bâtir, cette petite chose fragile et précise qu'est une chanson, ce petit battement de coeur éphémère qui doit durer trois minutes et demie environ…".
A la différence de ses jeunes compères, Françoise a déjà une longue histoire, couronnée de succès : née à Anvers dans les années 30, elle a de qui tenir, puisqu'elle est la fille de l'avocat et ministre Albert Lilar et de l'écrivaine Suzanne Lilar, membre de l'Académie royale de Belgique. Dès l'âge de 10 ans, elle commence à écrire de petits romans, tout en lisant beaucoup (Tolstoï, Balzac, Rilke, Proust). A 16 ans, elle publie ses premiers poème (Poèmes du dimanche) sous le nom de Françoise Lilar, encouragée par Bernanos, avant de partir aux USA où elle se marie et a un enfant. A 21 ans, en 1951, elle publie chez Julliard son premier roman, Le rempart des béguines qui, en abordant le thème de l'homosexualité féminine, fait scandale et ouvre la voie d'une longue lignée de succès. Représentante du baroque flamand en littérature, par le foisonnement des situations et des personnages, le mélange de réalisme et de lyrisme, sacrée par Emile Henriot "meilleure des jeunes romancières de ce temps", elle situera plusieurs de ses ouvrages dans cette ville d'Anvers qui constitue à la fois son point de départ et d'arrivée, en quelque sorte son port d'attache : Le rempart des béguines et sa suite La chambre rouge (1954), Les mensonges (1956-Prix des Libraires), Cordelia (nouvelles-1956)...
Suivront L'empire céleste (Prix Fémina 1958), Les personnages (1961), Lettre à moi-même (1963), Marie Mancini (1964, Prix Monaco), Les signes et les prodiges (1966), Enterrer ton regard (1966), Trois âges de la nuit (1968), La maison de papier (1970), Le jeu du souterrain (1973), Allegra et Jeanne Guyon (1976), Dickie roi (1980), Un chagrin d'amour et d'ailleurs (81), Le clin d'oeil de l'ange (83), Le rire de Laura (85) et bien d'autres livres où elle s'efforce de débusquer" la parcelle de vérité que chacun porte en soi" aux prix d'une perpétuelle introspection. Comment ne pas citer ici, juste pour le plaisir, des titres aussi évocateurs que Le roi qui aimait trop les fleurs (1971), Les feuilles mortes d'un bel été (1973) ou La tristesse du cerfvolant (1988) ? Femme de coeur et de foi, cultivant le sens de la famille (elle a deux filles), des racines, elle écrit volontiers dans les cafés, au fil de ses pérégrinations (d'Anvers à Paris, puis à Bruxelles), des notations toutes intimes, et respectera longtemps une vraie discipline de travail, oeuvrant de… cinq heures du matin à treize heures ! Enfin dans les années 70, au moment même où elle passe du comité Fémina à l'Académie Concourt (1971), elle se lance donc, avec Marie-Paule et Michel, dans l'aventure de la chanson, qui lui donne un nouveau souffle en même temps qu'ils réinventent le genre à quatre mains.
Max, Françoise, Michel :
En une dizaine d'années, le trio va ourdir, écrire, sept albums sous la houlette d'un jeune éditeur-producteur, Max Amphoux, qui vient de quitter les éditions de la maison Philips pour monter sa propre société, Allo Music, bientôt associée à Hachette, et qui deviendra vite le quatrième mousquetaire de l'équipe... Passionné de musique, homme de terrain comme fin connaisseur de la psychologie artistique, nature tendre sous un cuir rude, Max veille aux chansons comme un véritable ange gardien : il anticipe, envisage, imagine, supervise, négocie. Il produit. Et tout le monde d'écrire de conserve, de donner le meilleur de sa plume ou son clavier ; les musiques collent aux mots, les appellent, les habillent, les subliment, bref, elles parlent aux gens : "Françoise, Michel et moi, confie Marie-Paule, avions trois personnalités différentes, donc chacun rebondissait sur ce que proposait l'autre, on sentait la chanson se construire, jusqu'à ce qu'on arrive à une forme définitive. Il faut bien se connaître, ne pas avoir de pudeur dans ces cas-là, ne pas avoir peur d'aller jusqu'au bout de l'idée, quitte à dire des bêtises. Ce qui donne de grands éclats de rire dans les chansons tristes ! Car j'ai besoin de partager l'écriture, du répondant des autres. En général, je lance des idées, je note des phrases. Je suis moins littéraire que Françoise, mais je compense par l'émotion. L'avantage avec elle, c'est qu'à la différence d'autres écrivains qui n'auraient pas supporté qu'on change une virgule à leur oeuvre, elle est tout en musique, donc très malléable.
Elle peut garder une idée, la transformer, et sait rester de qualité tout en étant populaire, faire descendre dans la rue des choses très bien écrites. Étant mélodiste, j'ai en effet besoin d'un début de texte pour composer, et après c'est aux auteurs de s'adapter, de préférence sur des nombres de pieds impairs, pour éviter l'ennui. Et puis Françoise est très forte dans la construction, la structure de la chanson: comme une publicité, il faut développer une idée en trois minutes, la répéter sous des angles différents. Moi, c'est plus l'image, le flash, le mot, l'expression qui va accrocher l'oreille, alors j'ai un cahier plein de bouts de chansons". Tout est dit, et l'on connaît le résultat : une pléïade de tubes à la fois populaires et intelligents, qui vont faire les beaux jours de Polydor, Bobino and co, faire la nique à la "nouvelle chanson française" qui déferle à ce moment-là dans les bacs et les postes. Loin de casser la langue, de la déstructurer, nos amis la bouleversent en douceur, lui font de beaux refrains, moins classiques qu'il y paraît d'abord. Ils donnent corps aux sentiments, nous font des scènes de vie remplies d'abeilles, de bigoudis, de cafés, de lettres, de flippers, de dés à coudre, de grappes de raisin et de vieilles dames qui s'estompent : "Les petits dieux de la maison/Un jour ont choisi de se taire/D'autres mains rangent le salon/Mais où est ton amour ma mère/Devant ce silence et ce froid/Ton ombre m'apparaît parfois/ Cherchant s'il n'y a rien à faire/Comme un ange un peu maladroit" (Les petits dieux de la maison).
Chansons célèbres,
Tout débute en 1973 avec un album sorti chez Sonopresse, Ca m'est égal, réalisé par Max Amphoux, arrangé par Hervé Roy, contenant notamment : Wolfgang et moi, Trans Europ express, L'âme à la vague. L'année suivante, elle transforme l'essai avec le 30 cm Café Renard : Les petits dieux de la maison, Un peu d'angoisse et de café, L'hiver des coeurs…
En 1976, paraît, chez Polydor cette fois, un troisième opus, Celui, où l'on retrouve La Parisienne, La Louisiane, Des marques de doigts, Les dessins d'enfants… Une bonne cuvée ! La même année (!), Marie Paule sort un quatrième album, Maman, j'ai peur, avec le superbe Quand nous serons amis, Je veux pleurer comme Soraya, Jersey-Gernesey, La matraque… Toujours le mélange des genres, mi-figue, mi-raisin. En 1978, c'est l'évènement des Petits patelins, avec, outre ce titre, La petite écriture grise, Vieille , Mes bourrelets d'antan. L'équipe, gagnante , réussit tout ce qu'elle touche de la plume.
Puis en 1979 Berlin des années 20, avec Comme les princes travestis, L'enfant et la mouche, Débranche ton soleil, Que tu ne m'aimes plus, Berlin des années 20, Moujik russe , L'alibi de la libido (arrangements Hervé Roy/Michel Bernholc, Jean Musy)… Encore une réussite, parfait équilibre entre les différentes couleurs de leur palette.
En 1980, c'est l'album Patin à roulettes. Puis en 1982, Marie-Paule, qui a changé d'équipe deproduction, publie chez Carrère un disque de reprises des années folles, Mon premier album, avec notamment La biaiseuse, Du gris, Les petits pavés, suivi de l'album Paris, fais-toi faire un lifting où Michel n'apparaît plus, mais où Françoise continue, cosignant notamment des titres avec Pierre Delanoë et Pierre Jolivet.
Suivront un album public en 1983, Sur un volcan en 1985, L'heure d'été en 1989, un "live 95" (avec l'excellent Mais où est-ce qu'on les enterre ?, toujours de Françoise), et Une autre lumière en 2000, avec de nouvelles collaboration (Laurent Ruquier, Isabelle Mayereau) et en 2001, un disque hommage à la chanteuse de ses débuts, Barbara. Chansons à quatre mains, signées tantôt Mallet-Joris/Grisolia (en majorité, notamment tous leurs succès), tantôt Mallet-Joris seule, qui restera fidèle jusqu'au bout, et d'ailleurs inégalée : leurs écritures se confondent, s'épousent, se répondent si bien qu'on aurait du mal à les démêler, à reconnaître qui a trouvé quoi et réciproquement. A eux trois, nos larrons constituent un remarquable auteur-interprète, plébiscité par tous et partout.
Leur parcours s'accompagne en effet d'une multitude de récompenses et de concerts, car Marie-Paule est une formidable femme de scène, pétillante, électrique, irrésistible : après l'Echelle de Jacob, l'Ecluse et autres galères des débuts, premier Bobino en 1973 et Prix de l'Académie Charles Cros en 1974, Prix de la Chanson Française à Spa en 1975, tournée avec Serge Lama (qui lui écrit un titre : Mon nez), Festival de Bourges, disque d'or en 1977 avec La Parisienne, Olympia en 1978, Théâtre des Variétés en 1980, Théâtre de la Ville en 1985, et des tournées internationales… Sans oublier les petits écrans : Philippe Bouvard (qui lui donne sa première chance), Le Grand Echiquier, et même la BBC… Elle publie son autobiographie en 1987 (Je suis parisienne, ça me gêne), joue Labiche au festival d'Avignon en 1988, fait le Théâtre de Dix Heures en 1994, les Francofolies en 1995, refait le Théâtre de Dix Heures en 1997, donne son hommage à Barbara en 2002… Et le spectacle continue ! Cela s'appelle une carrière, avec ses hauts et ses bas, mais un éternel invité aux rendez-vous : le talent, répertoire oblige !
En guise d’épilogue :
Depuis ces beaux jours, Michel Grisolia a beaucoup écrit, tout le temps, à la première et à la troisième personne : au cinéma, il a continué avec J'embrasse pas (1990) pour André Téchiné, Délit mineur (1993) et Passage à l'acte (1995) pour Francis Girod, A travers la nuit (Gaël Morel) et Vidange (Jean-Pierre Mocky -1996), Sang neuf de Régis Wargnier et La soutane turquoise de Jean-Pierre Mocky (2000)… Pour la télévision, il a participé à diverses séries, d'Imogène à Maigret, dont il a signé plusieurs épisodes ces quatre dernières années, en collaboration avec Laurent Heynemann ou Pierre Granier-Deferre, mais aussi à de nombreux téléfilms : Les soeurs du nord (Joël Santoni), Histoires d'ombres (Denys Granier-Deferre), S.O.S disparus (6x50'), 650 calories pour mourir, La règle du silence, Premières neiges, Pour le meilleur et pour le pire… Mais c'est surtout en littérature qu'il "fournit" le plus, dans la foulée de ses premiers succès : Coup de feu dans la nuit et Nocturnes en mineur (1988), L'amour noir (1990), Le mystère de l'abbé Moisan (1991), Les seconds rôles (1992), La justice de l'abbé Moisan (1993), La petite Afrique, La maison mère et Délit mineur (1994), L'excelsior et La petite amie du crime (1995), L'été rouge et L'apôtre des Indes (1997), Juliette Gréco et Les jardins du tigre (Prix de la Société des Gens de Lettres -1999). Autant dire que notre homme, par ailleurs chroniqueur TV à l'Express, est très productif, sinon prolifique, ce qui ne l'a pas empêché d'écrire naguère au passage une poignée de chansons pour Régine, Fabienne Thibault, les Etoiles…
Françoise Mallet-Joris, elle non plus, n'a jamais cessé d'écrire depuis un demi siècle : citons parmi ses dernières oeuvres La tristesse du cerf-volant (1988), Adriana Sposa (1990), Divine et Le souterrain (1991), Des larmes (1993), La maison dont le chien est fou (1997), Sept démons dans la ville (1999), qui aborde le thème très actuel de la pédophilie, La double confidence (2001), sur la poétesse Marceline Desbordes-Valmore et sa propre histoire… Rappelons enfin qu'outre ses fonctions d'auteur, elle a été directrice de collection chez Julliard, lectrice chez Grasset, puis Gallimard, et viceprésidente de l'Académie Goncourt depuis 1973. Obsédée par la mort et la création, elle a confié un jour : "Pour moi, ce n'est pas de mourir qui m'angoisse, c'est de mourir sans y avoir consenti… Ce n'est pas d'écrire qui m'angoisse, c'est d'écrire sans abdiquer… Ce métier, ces enfants, sont-ce tout simplement les rouages d'une machine à vivre, rien de plus ? Y a-t-il une raison de vivre cette vie, la mienne, celle-ci plutôt qu'une autre, ou, elle aussi, momifiée, classifiée, se déroulet- elle automatiquement, issue de la machine comme un lon ruban de papier marqué de hiéroglyphes ?". Toujours, en tout cas, par delà les épreuves et les frontières, elle restera fidèle à Marie-Paule, aux "années de papier", en chansons et en tendresse.
Cette dernière, on le sait, a continué sa route, qui passe souvent par son cher Théâtre de Dix Heures, où elle recréa avec brio Barbara, comme au premier jour. En attendant de nouvelles aventures. De Juliette à Jeanne Cherhal, elle a même fait des disciples, pianistes caustiques qui font la fête au verbe. Quant à Max Amphoux, le quatrième larron de l'histoire, il connut de nombreux succès, fit bien d'autres rencontres, d'Allo Music en Emma Music et Max Music (Jeanne-Marie-Sens, Alain Bashung, Vivien Savage, Sabine Paturel, Bibie, Enzo Enzo, la Grande Sophie, Derien…), mais sans doute bien peu d'aussi harmonieuses, habitées, inspirées que ces années Belle(s), ces nuits blanches passées au légendaire studio Davout, à accoucher l'un des plus beaux talents féminins de ces trente dernières années, à accompagner l'une des plus fines équipes de la chanson française contemporaine. Imaginez un peu leur frisson le jour où jaillit, dans un torrent d'accords et de rires, Wolfgang et moi ou La Parisienne… C'est parce que certaines chansons naissent dans le bonheur qu'elles nous en inspirent autant, depuis si longtemps, parce que des gens comme ces trois-là se sont trouvé qu'ils ont fini par nous rencontrer, et ne plus nous quitter.



Pierre ACHARD

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